Gin Fizz

Bulles de vie...

Aimer la vie et l'aimer même si...

24 novembre 2015

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C'est un mélange étrange et violent de sentiments contradictoires qui m'habite aujourd'hui... Au milieu de l'horreur et de la barbarie de ces derniers jours, une petite douceur haute comme trois pommes est venue rejoindre notre nid familial, au matin du 14 novembre. Quelques kilos d'amour et de bonheur propulsés dans un monde de fous qui ne tourne pas toujours rond.

La veille encore, je découvrais aux infos, atterrée et impuissante, l'ampleur sans précédent de la violence inouïe qui frappait Paris, et prenait en tremblant des nouvelles de mes proches qui se trouvaient dans les quartiers visés par les attentats. Echanges de quelques mots, j'enregistre avec soulagement que tout le monde est bien sain et sauf, mais les infos restent embrumées dans un coin de mon cerveau. Impossible, à cette heure, de réaliser l'impensable. Je veille jusqu'à tard dans la nuit, avant de tomber de sommeil, épuisée par l'angoisse, le stress et le bébé qui commence à faire des bonds dans le ventre.

Soudain, au petit matin, le signal est lancé, il faut se presser à la maternité. Dans le silence de la maison encore endormie, mon premier réflexe est de rallumer l'ordinateur pour savoir s'il est désormais prudent de s'aventurer hors de chez soi. Allongée dans la voiture, entre deux contractions, nous traversons un Paris désert et endeuillé, mais je ne sais pas encore à quel point.

La maternité est presque vide, les sage-femmes de garde ont un oeil rivé sur la chaîne info en continu en même temps qu'elles remplissent leur job. Ma petite chouquette number two semble très pressée d'arriver, et en quelques heures, c'est un beau bébé joufflu et criant à pleins poumons que l'on me dépose sur le ventre.
Moment magique pour beaucoup de parents qui découvrent enfin les traits de leur progéniture, mais moment un peu anesthésié pour Chéribibi et moi. Trop d'émotions contradictoires d'un coup, trop de Grand-Huit dans nos têtes, trop de mélanges bonheur/horreur en si peu de temps pour savourer pleinement cet instant. Moi qui pleure habituellement pour un petit rien, je viens de vivre l'un des événements les plus forts et puissants de ma vie, et je n'arrive pas à verser la moindre larme. Je la regarde, je la trouve belle, je l'aime déjà, je le sais... mais rien ne s'exprime ouvertement, tout est bloqué à l'intérieur, comme insensibilisé.

Malgré les neuf mois de préparation, le choix final du prénom n'a pas encore été arrêté. Les discussions s'enflamment, chacun défendant ses goûts et ses envies. Au bout de quelques pourparlers ne restent en lice que deux prénoms, que j'aime autant l'un et l'autre. Le premier est plutôt rétro et évoque la douceur et la tendresse, le second est plus moderne, plus affirmé. J'alterne chacun dans ma tête, essaye de me projeter, hésite, encore et encore... jusqu'à ce que je prenne à nouveau ma fille dans mes bras. Elle est maintenant habillée, lavée, elle sent bon le bébé tiède, et son petit corps pelotonné contre mon cou dans son pyjama rose poudré lève toutes mes hésitations : ce sera le prénom doux, indiscutablement. Ce petit être encore blotti en boule incarne pour moi ce besoin de tendresse et de délicatesse nécessaire à mon monde d'aujourd'hui, elle est mon bébé-pansement-baume au coeur, mon chamallow sucré dans l'amertume de ce que nous devons tous digérer désormais.

Un peu plus tard dans la journée, j'apprendrai que si mes proches sont tous sains et saufs, il s'en est fallu de très très peu. Présents sur l'un des lieux de fusillade, mes frères échappent miraculeusement au carnage. Malheureusement, nombre de leurs amis présents ce soir-là pour fêter un anniversaire n'auront pas cette chance. Des amis de longue date, que je connaissais pour les avoir vu grandir avec mes frangins depuis le collège, des amis chers à leur coeur. J'apprends les nouvelles et enfin, les larmes coulent. Je pleure à torrents dans ma chambre d'hôpital, parce que je suis infiniment triste, parce que j'ai eu peur pour ma famille, parce que je réalise encore difficilement la chance inouïe qu'ils ont eu, tous les deux...

A côté de moi, dans son berceau, ma toute petite fille dort paisiblement, les poings serrés et les bras en l'air. Plus tard, je lui raconterai peut-être qu'elle est née en plein chaos, que nos émotions étaient toutes chamboulées, et que si nous n'avons peut-être pas su exprimer ouvertement notre bonheur de la voir arriver, elle nous a fait un bien immense de choisir ce jour-là. Que son prénom résulte en grande partie de sa date de naissance, et que née quelques jours plus tôt, elle se serait peut-être appelée différemment. Et que si mon amour pour elle est déjà tout acquis, je la bichonne encore plus volontiers que je ne l'aurais cru possible, petit bonbon rose dans un monde bien gris.

Posté par Katia_ à 21:14 - Mum-to-be / To be Mum - Commentaires [48]