No milk today
Hé, psssssstttttt, toi là-bas… raboule ta fraise, j’ai une confidence à te faire. J’ai un peu honte, je sais pas trop si tu vas t’en remettre. Mais tant pis, je me lance. … (Suspense)… Bon ben voilà. En vrai de vrai, le ginfizz, je trouve ça dégueulasse. Carrément, ouais. C’est amer et pas franchement funky-olé-olé. Et même le petit parasol coloré dans le verre à cocktail n’y changera rien, si tu veux mon avis. C’est juste pour faire diversion, mais on ne me la fait pas, à moi, tu sais. J’ai l’œil.
Ma came à moi, c’est plutôt la vodka-coquelicot. Ho ça va, prend pas cet air de nouille, c’est juste de la vodka, avec un peu de sirop de coquelicot. Et te marre pas comme ça en me traitant de vache qui broute sa prairie pleine de fleurs, hein ? T’as déjà goûté au moins ? Tiens, voilà, j’en étais sûre…
Bon, le seul souci, c’est que le sirop de coquelicot, ça se bouscule pas au portillon, dans les bars parisiens. Par contre, y’a toujours « orgeat » et là, j’veux qu’on m’explique. Y’a encore des gens qui boivent du sirop d’orgeat ? Honnêtement ? Toi, là, t’en bois, du sirop d’orgeat ? Mouais, c’est bien ce que je pensais. Donc le sirop d’orgeat (c’est terrible, ça me fait toujours penser à orgelet, ce mot) prend la poussière sur son étagère, et moi, je peux toujours me gratter pour boire mon truc préféré. Un scandale, j’te dis.
A vingt ans, je faisais moins la fine bouche. A vingt ans, mon truc, c’était le very classique Malibu-Ananas. Un bon vieux mélange sucré à mort qui se boit comme du Candy’up et qui te retourne la tête en moins de temps qu’il n’en faut pour dire merci au barman. Très girlygirl, comme boisson (parce que les mecs, ça préfère le viril whisky-coca). Mais surtout très efficace. Pour se désinhiber, oui, dans un premier temps. Et puis surtout pour vomir ses tripes.
Aaah ça, avec le Malibu-Ananas, tu apprends vite où situer tes limites. Tu comprends aussi qu’il y a quand même un moment où va falloir y aller mollo. Avant que la pièce tangue dans tous les sens, par exemple, ça serait une bonne idée. Ou avant d’en arriver à danser à moitié à oilpé sur les tables en imitant les chorés pourries de Britney et Shakira. Non, ceci n’a rien d’autobiographique, alors là, franchement, je sais pas pour qui tu me prends, ho.
Une fois qu’on a vécu sa première vraie cuite du siècle, on choisit son camp. A gauche, t’as celles qui braillent "ouais, ok, c’était pas la grande classe… mais on s’en fout, on est jeunes, on se fend la gueule". Tu peux traduire, en gros, par "on recommence ce soir ?". A droite, t’as celles qui picolent, certes, mais en gardant un semblant de dignité. Celles-là choisissent leur verre en fonction de l’occasion : champagne dans les cocktails mondains, kir-framboise à l’apéro, Get 27 Perrier dans les soirées branchées, et liqueur de poire en digestif. Au bout du compte, ça ne les empêchera pas de rouler sous la table comme les autres, mais au moins, elles, on ne les aura pas vues venir. "Hooouuu, j’crois que chuis complètement pompettttttte, moi…". Tadaaaaaammmmm, magie des bulles…
Un jour, si tu veux, je te raconterai le niveau de décibels hallucinant qu’on atteint en parlant quand on a deux ou trois verres dans le nez, les stratégies de drague désarmantes des mecs bourrés, et toutes les conneries que tu peux faire en pleine rue avec un plot de signalisation orange.
Mais là, non. Là, j’vais plutôt aller me commander un double scotch. On the rocks. Et avec une paille, m’sieur, s’il vous plait.