Tri (un peu trop) sélectif
Tous les ans, c’est pareil. Ca me prend un jour, comme ça, sans prévenir, un peu comme une envie de faire pipi. Un matin, je contemple tout le bordel accumulé dans mon appartement durant les derniers mois, et le verdict tombe comme un couperet : faut vraiment que je fasse du tri. Le problème, c’est que j’ai une conception un peu particulière du tri, moi.
Généralement, quand on se lance dans cette aventure, on ne tergiverse pas trois plombes sur les trucs à trier. Soit on jette/donne/vend, soit on garde. Par exemple, les factures EDF et la télécommande de la télé, on garde (parait que ça peut servir). Le bouchon en liège sculpté offert par petit cousin à notre dernier grand repas familial, on jette (enfin c’est mon point de vue). Jusque là, facile.
Là où je finis toujours par me faire sacrément avoir, c’est quand vient le moment de trier des trucs improbables qui ne me sont pas vraiment nécessaires (je pense qu’on peut décemment avancer sans prendre trop de risques qu’une mini peluche rapportée de Nouvelle-Zélande n’est pas nécessaire), mais que je ne peux pas me résoudre à jeter pour autant (elle m’a été offerte par un ex, je pratique du vaudou dessus).
Autant dire qu’à partir de là, je suis grave dans la merde, parce que je sais que je vais y passer le reste de ma journée, voire de mon week-end. (Note pour moi-même : la prochaine fois qu’une envie de « faire le tri » me prend, je pose d’abord trois jours de rtt).
Pensant être super maligne (c’est là que je me marre), j’instaure donc brillamment la troisième catégorie. Désormais, je jongle entre « à jeter », « à garder », et… « à voir ». Parce que, quand même, c’est pas évident de décider du sort d’une vieille tasse ébréchée et d’un vieux pull quasi troué aussi rapidement. Il y a bien là matière à intense réflexion. Enfin, je trouve.
Inutile de vous dire qu’à la fin de la journée, la pile de trucs « à voir » s’élève jusqu’au plafond, et que rien n’est vu du tout, puisqu’il faut tout reprendre à zéro. Sans commentaire.
Je reprends, donc. La boîte de cd vide mise de côté en me disant que je vais bien finir par retrouver le disque à ranger dedans, finalement, je jette. De toute façon, j’aime pas Zazie. Le vase hideux offert par Sylvie et Paul à mon dernier anniversaire, idéalement, je le collerais bien à la cave (pour pouvoir l’en ressortir et l’exhiber sur ma cheminée en cas de visite des amoureux), mais en fait… oh… oups… comme je suis maladroite… l’est tout cassé, maintenant. Et nous sommes d’accord, un vase qui fuit, ça ne sert à rien. Hop, poubelle.
Niveau fringues, c’est plus problématique. Mon pull doudou en cachemire tout mité, ça fait déjà huit ans qu’il est là, fidèle au poste. Inmettable sauf pour traîner, déformé, délavé sur les manches. Oui, ben le tye-and-dye est à la mode, non ? Dans ce cas, il peut rester encore un peu. En revanche, la jupe noire jamais portée à cause de sa coupe « originale » (mmmoui, on peut dire ça comme ça), ça m’embête de ne pas lui donner sa chance, quand même. J’essaye la chose (ce qui implique d’aller fouiller au fond du placard pour en sortir également collants et escarpins. Bilan : vingt minutes perdues), et je trouve qu’elle est un chouïa trop longue, en fait. Ah… ben voilà. Problème résolu : création d’une quatrième catégorie « à faire retoucher ». Je pense que dans un an, la jupe et les autres trucs fourrés avec n’auront pas bougé de dessous le lit, mais en attendant, pfffiouuuu, j’avance super vite dans mon tri.
Jusqu’à ce que je tombe sur la boîte de vieilles photos et vieilles lettres d’amour. A ce moment précis, compte tenu du foutoir taille XXL qui règne dans tout l’appart, un être normalement constitué se dirait que c’est globalement le genre de truc qu’on garde, mais qu’on ira verser sa petite larmichette de nostalgie en se replongeant dedans une autre fois (genre une fois où on n’aura pas l’équivalent de trois bennes à ordures en vrac dans le salon). Moi, non. Moi, je me mets sur « pause », je pousse du pied les quarante-huit fringues étalées sur le lit, et je m’installe confortablement pour revoir les trombines des copains du collège ou relire les déclarations enflammées de Thibault, 3èmeB.
Quand j’ai enfin fini de remuer le passé, il est 22h bien tassées, et j’ai zéro envie de me remettre à mon tri qui tue. En même temps, je n’ai pas trop le choix si je veux retrouver parmi les diverses piles le chemin de la cuisine pour aller manger un morceau.
Heureusement, parmi toutes les choses à jeter ou non, il y a pas mal de trucs sur lesquelles je ne transige même pas. Les légumes légèrement ramollis dans le bas du frigo, c’est poubelle d’office par exemple. Pas d’états d’âme. Et ça n’a rien à voir avec le fait que je les achète juste pour me donner bonne conscience, en sachant pertinemment que je ne prendrai jamais le temps de les éplucher. Pareil pour le pain légèrement rassis, qui file direct à destination de « à jeter » sans passer par la case départ ni toucher les 20 000 francs. Mon grand-père m’aurait dit « on voit que t’as pas fait la guerre, toi » (toujours à se vanter, celui-là), mais si on trouve à critiquer même quand j’essaye de gagner du temps dans ma corvée de tri, je vous le dis tout net, je jette l’éponge, aussi. Vous vous débrouillerez sans pour ramasser les miettes. Et toc.